DESIR D’APPRENDRE (texte de Philippe MEIRIEU)


La modernité exaspère la contradiction entre le désir de savoir – tout et tout de suite – et le projet d’apprendre qui impose de tâtonner, d’assumer l’ignorance et d’apprivoiser le temps. « Savoir » et « apprendre » ne sont pas synonymes. Le goût d’apprendre s’est effondré chez beaucoup d’élèves dans la volonté de savoir. C’est parce qu’ils veulent « savoir tout de suite » qu’ils ne comprennent pas la nécessité d’apprendre. La modernité technique elle-même organise de manière systématique nos activités pour que nous puissions savoir sans apprendre et sans avoir appris. Il faut que les enseignants comprennent que la modernité agit de la sorte ; dans le cas contraire, ils ne comprendront pas pourquoi il est si difficile aux élèves de renoncer à savoir tout de suite pour prendre le temps d’apprendre.

De la même manière, la modernité exaspère une contradiction entre « le primat du réussir » et « le primat du comprendre ». Réussir et comprendre est le titre de la dernière oeuvre de Piaget, qui est, à mon sens, trop peu connue. C’est également une opposition intéressante pour décrypter un certain nombre de situations pédagogiques. Ceci étant, donner la priorité au réussir ne veut pas dire que l’on se dispense de comprendre, et inversement. Il n’empêche que le primat du réussir, tel qu’il est imposé par la société, devient « réussir à tout prix », à l’économie, en déléguant le maximum de tâches à la machine ou à des experts spécialisés. Réussir une fête d’école peut signifier, pour la maîtresse, sélectionner les trois élèves qui ont réalisé les plus beaux dessins, puis revenir le matin et les refaire soi-même pour que les parents pensent que la classe est vraiment excellente. Le primat du réussir est toujours une manière d’évacuer le comprendre ou, à tout le moins, de la faire passer au second plan. L’école doit assumer sa fonction de rupture d’un lieu où la réussite prime vers un lieu où le comprendre prime : l’école n’est pas le lieu de la performance économique, elle est le lieu de la construction des compétences.

Pour faire primer le comprendre sur le réussir, il faut être capable de trouver de la satisfaction dans l’intelligibilité de soi et du monde, et non pas seulement dans l’efficacité. Ainsi, il faut trouver du vrai plaisir à percer le secret de sa propre histoire et à accéder au secret du monde. Or ces secrets peuvent mettre en danger la sécurité de la personne : se mettre en route pour les chercher est tout sauf facile.

Accéder soi-même au secret des choses, c’est transgresser le pouvoir de ses parents, qui connaissent le secret de notre propre naissance, ainsi que le pouvoir des clercs, qui transmettent, parce qu’ils la savent, la seule vérité sur les choses. Accéder au secret des choses et y trouver du plaisir, c’est ne plus avoir à croire quiconque sur parole.

L’école est, pas excellence, le lieu où l’on apprend que la vérité d’une parole n’est pas relative au statut de celui qui l’énonce, fût-il enseignant. En effet, l’école n’est pas le lieu de l’apprentissage de la dévotion, mais le lieu de l’apprentissage de la pensée critique, y compris à l’égard de l’école. L’école est le lieu où la recherche de la précision, de la justesse, de la rigueur et de la vérité doit l’emporter sur les rapports de force et les rapports sociaux. Elle est un lieu où se construit un rapport critique à la vérité. Quand on donne à des enfants des piles, des fils et des ampoules, celui qui a raison n’est pas celui qui crie le plus fort, mais celui qui parvient à brancher tous ces éléments ensemble pour les ampoules s’allument. Ce renversement important fait de l’école le lieu de la jouissance par la transgression intellectuelle.

Il n’est pas impossible que la recherche de formes de transgression qui mettent en péril l’intégrité psychologique et physique des enfants et des adolescents, soit liée à la perte du pouvoir transgressif des apprentissages scolaires. Il n’est pas impossible qu’apprendre à lire, qui a été présenté par Jules Ferry comme le moyen de pratiquer le libre examen et de nous libérer de la parole du clerc, soit devenu aujourd’hui un acte d’assujettissement et non de libération : les élèves cherchent à se libérer par des formes de transgression qui ne sont pas intellectuelles, mais qui contribuent à les mettre en péril, voire à les détruire.

Et si, dans la classe, l’essentiel était aujourd’hui de retrouver le goût de la clandestinité, si les enseignants étaient plus souvent des passeurs que des douaniers, s’ils empruntaient un peu plus souvent les chemins de traverse avec un certain goût de l’aventure au lieu de passer leur temps à demander leurs papiers aux élèves, est-ce que nous ne retrouverions pas un peu plus le goût d’apprendre ?

Philippe MEIRIEU

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